Article sur les conséquences psychologiques de la corrida sur les enfants

Publié le par PSY

Laurent Bègue-Shankland, professeur et chercheur à l'Université Grenoble Alpes, a publié ce 6 novembre 2022 un article sur le site The Conversation.

Cet article de Laurent Bègue-Shankland, intitulé "Que sait-on des conséquences psychologiques de la corrida sur les enfants ?", a donc été publié dans The Conversation, média libre d'accès qui met en ligne des articles de la communauté universitaire. Il a été repris sur le webzine également libre d'accès Slate.fr sous le titre "La corrida a des conséquences psychologiques non négligeables sur les enfants".

Il s'agit d'une initiative fort pertinente, à l'occasion de la proposition de loi pour l'abolition des corridas portée par le député LFI Aymeric Caron, dont la discussion en séance publique est prévue le 24 novembre prochain (ceci pour la première fois depuis la première PPL visant à abolir les corrida en 2004 !)

Car parmi la poignée d'arguties répétées par les passionnés de tauromachie sanglante, il y a le sempiternel appel à la liberté de transmettre leur culture aux enfants.

Déjà, les fantasmes de la tradition locale immémoriale intangible et autre culture identitaire séculaire inébranlable s'effritent au regard de se qui se passe dans les pays de culture hispanique. Pour ne prendre que deux exemples emblématiques, la première arène du monde, la Plaza Monumental de México est à l'arrêt depuis le mois de juin, en l'attente d'une décision judiciaire ; et la deuxième arène du monde, la Plaza Monumental de Valencia au Venezuela, va être reconvertie en espace de loisirs. Et pour autant les amateurs de corrida n'ont pas déferlé dans la rue.

Quant à la liberté de transmettre une soi-disant identité culturelle aux jeunes, l'article de Laurent Bègue illustre de façon documentée les effets potentiellement délétères sur les mineurs de cette "culture".

Cet article étant libre d'accès, nous le reproduisons ci-dessous.

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Un millier de manifestants anti-tauromachie se sont rassemblés devant les arènes de Las Ventas, à Madrid, pour demander l'abolition de la corrida en Espagne, le 24 septembre 2022. Thomas Coex / AFP)

Un millier de manifestants anti-tauromachie se sont rassemblés devant les arènes de Las Ventas, à Madrid, pour demander l'abolition de la corrida en Espagne, le 24 septembre 2022. Thomas Coex / AFP)


Le débat sur la corrida est en passe d’être rouvert à l’Assemblée nationale : le 24 novembre, les députés doivent examiner un texte visant l’interdiction de cette pratique, porté par le député Nupes Aymeric Caron.

L’article 521-1 du Code pénal interdit déjà les corridas (ainsi que les sévices aux animaux et les mises à mort d’animaux domestiques). Cependant, une exception existe pour douze départements du sud de la France dans lesquels la tauromachie est autorisée au titre de la « tradition ininterrompue ».

Dans un arrêt du 3 avril 2000, la Cour d’appel de Toulouse avait notamment précisé « qu’il ne saurait être contesté que dans le midi de la France entre le pays d’Arles et le Pays basque, entre garrigue et méditerranée, entre Pyrénées et Garonne, en Provence, Languedoc, Catalogne, Gascogne, Landes et Pays basque existe une forte tradition taurine qui se manifeste par l’organisation de spectacles complets de corridas de manière régulière (…) ».

Dans ce contexte, une question a été peu abordée jusqu’à présent : qu’en est-il des conséquences psychologiques de la corrida sur les enfants qui en sont les témoins, certains parfois extrêmement jeunes ?

Si l’on peut regretter que des données spécifiques sur le sujet manquent cruellement, ce que l’on sait de la perception qu’ont les enfants des animaux et de la violence peut néanmoins apporter des éléments de réponse.
 

Choqués par la violence et le sang

Selon les anthropologues, ne pas blesser des êtres vivants sans nécessité est un fondement moral que les cultures humaines cherchent partout à promouvoir. Or, les pratiques tauromachiques correspondent exactement à des « sévices graves ou actes de cruauté commis envers les animaux » condamnés par l’article 521 du Code pénal de 30 000 euros d’amende et deux années d’emprisonnement, sauf s’ils sont perpétrés dans l’un des départements français bénéficiant d’un statut dérogatoire.

Lorsque des enfants en sont témoins, les conséquences sur eux sont vraisemblablement plus préjudiciables que pour des adultes, et ce pour deux raisons. Tout d’abord, les scènes violentes inspirent plus de détresse chez les plus jeunes enfants. De plus, les effets à long terme de ce type de scènes sont plus marquants chez les enfants.

En outre, la vue du sang est quelque chose qui bouleverse vraiment les plus jeunes, que l’on se base sur les observations de leurs parents ou selon les intéressés eux-mêmes.
 

Les enfants sont plus attachés aux animaux que les adultes

La deuxième raison d’une plus grande vulnérabilité potentielle des enfants face à la corrida est moins connue. Elle tient au fait que ces derniers sont plus attachés que les adultes au sort des animaux. Des études menées par des chercheurs de l’université Yale auprès de 5-9 ans montrent que lorsqu’une vie canine et humaine sont en balance, 35 % des enfants donnent la priorité à l’humain, 28 % au chien et les autres n’arrivent pas à prendre de décision. Les adultes tergiversent beaucoup moins : 85 % choisissent l’humain.

Puisque les enfants sont affectivement plus proches des animaux que les adultes, les enrôler comme spectateurs dans le rituel d’exécution d’un taureau (voire comme futurs matadors) les affecte probablement davantage. Si on propose à des adultes qu’un chien se fasse transpercer à la place du taureau dans l’arène, ils trouvent cela insoutenable et refusent de participer. Or, dans la tête d’un enfant, vaches et chiens sont bien plus proches que dans la nôtre. Sans compter qu’il arrive que les chevaux (animaux auxquels nous sommes très attachés) soient également blessés ou tués.

La confortable frontière morale que nous traçons entre les animaux qui vont sur nos genoux ou dans nos estomacs résulte de représentations culturelles qui ne sont pas encore fixées chez les plus jeunes.

Bien que les données disponibles sur l’effet des spectacles tauromachiques sur les plus jeunes, trop rares, méritent d’être étoffées, elles laissent déjà entrevoir que certains enfants qui assistent aux corridas en sont affectés.

Après une scène de corrida, plus d’agression et d’anxiété

Des chercheurs espagnols et britanniques ont mené une enquête auprès de 240 enfants madrilènes âgés de 9 à 12 ans. À la question « Quels sont vos sentiments lorsque vous regardez une corrida », 10,4 % ont répondu être heureux, 36,8 % être indifférents, et 52,8 % ressentir du chagrin.

Les chercheurs ont également fait visualiser à ces enfants des vidéos de corridas dans lesquelles les scènes étaient assorties de paroles en voix off. Une partie des enfants entendaient les commentaires neutres d’un présentateur, d’autres des élans enthousiastes et festifs.

Cette approche a révélé que les enfants qui avaient vu des scènes de corrida avec de commentaires festifs éprouvaient ensuite plus d’anxiété et manifestaient davantage d’hostilité.

Ces résultats sont cohérents avec d’autres études établissant que l’impact d’une scène violente est supérieur lorsqu’elle est légitimée par l’entourage. Or, comment mieux banaliser la violence qu’en la présentant comme une « fiesta » ?

Ces résultats semblent aussi infirmer aussi l’ancienne thèse de la catharsis, qui affirmait que le spectacle de la violence produirait une purge des pulsions agressives. En réalité, le plus souvent, lorsque des enfants voient de la violence, cela produit chez eux de la détresse, et selon la manière dont celle-ci est mise en scène, cela contribue plutôt à la banaliser, voire à l’inspirer.

En outre, participer à une corrida envoie aux plus jeunes le message qu’il n’y a rien de répréhensible à s’amuser en blessant des animaux. Or, ce point peut être considéré comme préoccupant : en France, une enquête récemment menée auprès de 12 500 adolescents a révélé que près de 7 % d’entre eux avaient déjà été auteurs d’actes de cruauté envers les animaux. Ces mêmes auteurs de violences envers les animaux avaient plus fréquemment commis des actes agressifs envers d’autres élèves

Peut-on croire que la banalisation de la violence dans l’arène s’arrête une fois que le taureau est mort et que l’on rentre à la maison ?
 

Les Nations unies recommandent de protéger les enfants de la corrida
 

Le Comité des droits de l’enfant, un groupe d’experts indépendants qui surveille la mise en œuvre de la convention des Nations unies relative aux droits de l’enfant, s’est dit préoccupé par l’impact que la tauromachie pourrait avoir sur les moins de 18 ans en tant que spectateurs lors des événements et en tant qu’élèves dans les écoles de tauromachie.

Cette convention internationale implique de promouvoir la santé mentale et le bien-être des enfants, ainsi qu’une « culture de la paix et de la non-violence ». Rappelant aux gouvernants français que notre pays l’avait ratifiée, les Nations unies ont demandé en 2016 à la France de protéger les enfants de la participation à la corrida.

Des préoccupations similaires ont été exprimées aux gouvernements espagnols, portugais, colombien, mexicain ou encore péruvien..

Reste aux députés français à répondre à cette demande. Verdict le 24 novembre.

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