Rodilhan : d'une violence à l'autre

Publié le par Jean-Paul Richier

Le 14 et le 15 janvier 2016, s'est tenu au tribunal correctionnel de Nîmes le procès des aficionados qui avaient violenté des manifestants anti-corrida immobiles, à Rodilhan en 2011.
Le jugement est mis en délibéré pour le 14 avril prochain.
Rodilhan : d'une violence à l'autre
Les événements meurtriers qui ont secoué la France en 2015 ont sans doute changé notre perception des degrés de violence.
Pour autant, nous devons rester attentifs aux autres actes de violence commis sur notre sol, même s'ils ne peuvent être d'une gravité comparable.
 
En octobre 2011, plusieurs dizaines de militants anti-corrida avaient sauté sur la piste de l'arène de Rodilhan, dans le Gard, et s'y étaient assis, enchaînés les uns aux autres.
L’agglomération nîmoise y organisait la finale de Graines de toreros, concours dédié aux apprentis toréadors.
Au lieu d'attendre l'intervention de la gendarmerie, les organisateurs du spectacle et une partie du public avaient longuement violenté les militants et les militantes pour les extraire hors de la piste.
L'article suivant reprend des extraits vidéos de ces violences (* s'ils ne démarrent pas, c'est parce que Youtube vous demande de confirmer que vous allez voir des scènes pouvant être choquantes) :
 
On peut également y constater, par les propos tenus sur les websites taurins, que le monde de la corrida avait explicitement approuvé cette violence, qui ne peut donc être assimilée à une simple réaction excessive.
André Viard, le président de l'Observatoire National des Cultures Taurines, qui se vantait tout récemment de transmettre ses valeurs aux écoliers de Nîmes, avait été le premier à applaudir à ce déchaînement de violence.
 
Le 14 et le 15 janvier 2016, le procès des agresseurs avait enfin lieu, au tribunal correctionnel de Nîmes.
Le jugement est mis en délibéré pour le 14 avril prochain.
Ainsi que bien entendu sur le site du CRAC-Europe.
Et c'est sur le site de Planète Animaux qu'on trouvera le compte-rendu détaillé de la première et de la seconde journée de ce procès, sous la plume d'Orianne Vatin.
L'un des signataires de la motion du PROTEC, le psychologue Christophe Pioch, avait participé à cette action non violente et était présent à l'audience, comme le mentionne la dépêche de l'AFP par exemple reprise par Libération.
 
Des amendes et des peines de prison, fermes pour deux des prévenus, ont été requises par le procureur. On espère que le tribunal suivra ces réquisitions, car la justice doit montrer qu'elle punit avec rigueur les violences physiques délibérées quels qu'en soient les auteurs.
 
L'argument massue des aficionados est qu'il était illégal de s'asseoir sur la piste des arènes : ils affirment n'avoir fait que réagir spontanément à cette scandaleuse provocation.
Tout comme, lors du mouvement des Droits Civiques dans l'Amérique des années 1950-1960, des Afro-Américains se sont illégalement assis au comptoir des snack-bars, et de braves Blancs ségrégationnistes n'ont pas pu se retenir de répondre à ces provocations en leur administrant de courageuses corrections. Ainsi dans cet extrait vidéo, en février 1960 à Nashville, capitale du Tennessee :
On peut lire dans le Midi Libre cette extraordinaire affirmation de Ludovic Para, l'un des quatre avocats des aficionados : « Il faut comprendre que les violences pour lesquelles ils sont prévenus, ce n'est pas directement la riposte à l'invasion de la piste, c'est la riposte à des provocations des militants anticorrida une fois enchaînés sur la piste, et aux nombreuses insultes subies par les aficionados lorsqu'ils descendent dans l'arène. »
Ben voyons. Des manifestants anti-corrida immobilisés, enchaînés comme le précise M Para,  au milieu d'aficionados vont en plus se risquer à les insulter… En réalité, toutes les vidéos disponibles montrent qu'ils ne font reprendre des slogans : "Abolition", "Corrida Basta", "La torture n'est pas notre culture"…
N'en voulons pas à ces avocats : défendre l'indéfendable par tous les moyens peut faire partie de leur mission professionnelle.
 
Les aficionados et leurs avocats veulent démontrer la volonté de provocation en invoquant la présence dans les gradins de militants qui filmaient la scène.
En septembre 1957, neuf élèves afro-américains vont entrer au lycée central de Little Rock, capitale de l'Arkansas, contre l'avis même du gouverneur. Un journaliste afro-américain de Memphis, Alex Wilson, se rend sur les lieux pour rendre compte de cette "provocation". Les braves Blancs ségrégationnistes, tout comme les aficionados, n'aiment pas qu'on fasse des reportages sur les "provocations", et l'accueillent comme on peut le voir sur cet extrait vidéo :
Évidemment, à bien des points de vue, la lutte des "Negroes" pour faire reconnaître leurs droits et la lutte des opposants à la corrida ne sont pas superposables.
Mais les arguments des pro-corrida évoquent irrésistiblement les arguments des suprémacistes blancs de l’Amérique des années 1950-1960 : d’une part l’ordre racial "naturel" qu’il serait dangereux de vouloir bouleverser, d’autre part les coutumes du "Southland", les traditions du "Deep South", la défense du "Southern way of life" contre les Nordistes qui se mêlaient de ce qui ne les regardaient pas.
 
Voici par exemple des extraits d'un éditorial intitulé "Des sit-in séditieux", publié dans le numéro de mars 1960 de The Citizens' Coucil, l'organe de presse des suprémacistes blancs :
« […]
A travers le Sud, les manifestants nègres ont transformé les trottoirs des villes en scènes d'émeutes, et ont transformé en champs de bataille divers magasins et snack-bars.
De manière significative, les premiers "sit-in" ont eu lieu dans des collectivités qui avaient auparavant révélé leur faiblesse raciale en permettant l'intégration dite "symbolique".
[…]
Bien entraînés et bien organisés, les manifestants nègres sont soutenus par le NAACP [National Association for the Advancement of Colored People], le Congrès pour l'égalité des races, et d'autres groupes menés par le Nord.
[…]
A travers le Sud, ces manifestants ont ignoré les lois des États et les arrêtés municipaux qui protègent l'inviolabilité de la propriété privée, et réservent au propriétaire le droit de sélectionner ses clients.
Les lois régulant les attroupements et l'incitation à l'émeute ont été bafouées par des brigands noirs agités, les droits civils des citoyens blancs ont été ouvertement violés.
[…]
A présent - avant qu'un témoin innocent soit tué par ces émeutes noires insensées - à présent il est temps d'agir !
Clairement, ces "sit-in" organisés de nègres visent à briser les lois des États et des collectivités. Clairement, ces manifestations sont organisées et dirigées par des meneurs de New York. Clairement, ils transmettent leurs instructions illégales d'un d'État à l'autre.
[…]
N'ayant pas peur des mots : les manifestants nègres de ces "sit-in" sont engagés dans une conspiration séditieuse contre les autorités des États et des municipalités du Sud des États-Unis.
Ne nous laissons pas prendre par leurs pieuses protestations ; la sédition est un crime grave, et les individus qui s'y engagent sont de dangereux criminels.
[…]
Car à l'évidence, ces "sit-in" aux comptoirs des snack-bars violent les droits civiques fondamentaux d'une majorité de personnes dans le Sud.
[…]
Nous faisons confiance au Procureur Général pour ne pas être trompé par la fournée actuelle d'agitateurs nègres, qui citent feu le Mahatma Gandhi comme leur modèle. Martin Luther King et les autres Nègres font violence aux Blancs du Sud au nom de la stratégie non violente de Gandhi.
[…]
Nous appelons toutes les autorités compétentes - locales, d'État et fédérales - à intenter les actions nécessaires en vue de poursuivre les meneurs du mouvement des "sit-in" dans toute la mesure des lois contre la sédition et de la législation en vigueur.
Si les autorités n'agissent pas dès à présent, le sang d'innombrables témoins innocents sera sur leurs mains. »
 
Des mauvais esprits trouveront sans doute des ressemblances frappantes entre cet éditorial et maints éditoriaux d'André Viard, le président de l'Observatoire National des Cultures Taurines, dès lors qu'il est question des opposants à la corrida…
Tignous (Père-Lachaise, division 95)

Tignous (Père-Lachaise, division 95)

Si les actions illégales non violentes sont bien entendu à utiliser avec une grande prudence, n’oublions pas qu’elles ont des antécédents notables dans l'histoire des protestations citoyennes.
Pour nous en tenir au domaine des corridas, en janvier 1887, Marie Huot, fondatrice de la Ligue populaire contre la vivisection, avait organisé une action à l’aide de sifflets, pour faire cesser une corrida sur l’Hippodrome de l'Alma, suscitant des réactions violentes de la part des amateurs de tauromachie.
Ou en mai 1930, Camille du Gast, présidente de la SPA et vice-présidente de la Ligue française du droit des femmes, avait organisé une action avec une trentaine de manifestants qui avaient sauté dans une arène montée à Melun, accompagnés de sifflets et de bombes fumigènes de la part des centaines d'autres manifestants restés sur les gradins.
 
Et rappelons une fois de plus que les corridas ont été organisées en France durant un siècle dans l’illégalité. La corrida s'est imposée dans le sud de la France en désobéissant à la loi, en refusant d'appliquer les circulaires ministérielles, en méprisant les arrêts de la Cour de cassation, en s'opposant à la maréchaussée et même à l'armée. Durant un siècle, de la moitié du XIXème siècle à la moitié du XXème siècle, les taurins ont exercé leur activité hors la loi. Ceci dans une posture de défi des pouvoirs locaux à l'encontre du pouvoir central. Jusqu'à ce qu'une drôle de loi, en 1951, vienne entériner cette pratique illégale là où elle existait.
 
En conclusion, cet épisode et les commentaires dont il a fait l'objet de la part des professionnels de la corrida et des amateurs de ce spectacle renvoient à une spécialité psychodynamique de ceux-ci : une surprenante inversion des rôles et un étonnant retournement des valeurs.
D'ailleurs, puisqu'ils vont répétant qu'ils sont les seuls à vraiment aimer et respecter le "toro bravo", on s'étonne que leurs avocats n'aient pas trompeté cet ultima ratio : l'attitude des aficionados envers les manifestants n'était-elle pas en définitive la preuve de l'amour et du respect qu'ils leur portent ?
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murat 22/01/2016 20:25

bravo Jean-Paul pour cet excellent article qui est aussi une page d'histoire, pas si lointaine !
Il y a, certes, bien des ressemblances entre notre lutte anti-corrida, et celle des noirs refusant l'apartheid....et celle des femmes luttant pour faire reconnaître leurs droits..et celle de tous les esclaves du monde qui, un jour, ont osé se lever.

C'est l'éternel sursaut des opprimés face au pouvoir injuste, face au cynisme arrogant de ceux qui se réclament d'une "légalité" pour le moins contestable.
Mais notre cause est juste, et nous vaincrons, quelque soient les résultats de ce procès trop longtemps attendu.
La corrida est la honte de la France, la honte de notre soi-disant démocratie, le symbole même de la cruauté gratuite. Elle DOIT disparaître et nous ne pouvons que saluer le courage des militants qui se sont fait molester pour défendre une idée généreuse .
Souhaitons que notre" justice" saura reconnaître le bien-fondé de leurs actions....mais de toutes façons la lutte continue!

Josette Benchetrit 20/01/2016 01:10

Beau parallèle. J'admire le courage de ces personnes, vu les brutes épaisses en question. Reste à savoir si l'efficacité est au RV.
C'est pas si éloigné du débat sur le port actuel de la kippa et sur les caricatures du prophète des musulmans. http://psychanalyse-et-animaux.over-blog.com/2016/01/kippa-or-not-kippa-est-ce-la-question-apres-charlie-evidemment-pas-de-kippa.html