L'arroseur arrosé

Publié le par PSY

Une vidéo, montrant qu'un taurillon stressé n'attaque que ce qui bouge, conforte - s'il en était encore besoin - le point de vue des opposants à la corrida.
L'organisateur de cette démonstration n'avait pas prévu ça.
La vidéo ci-dessus, mise en ligne le 6 mai, a largement circulé dans les milieux anticorridas français.
 
C'est en fait via sa publication, le 3 mai dernier, sur la page Facebook de Salvador Raya, un des vidéoblogueurs espagnols les plus suivis depuis 4 ans, qu'elle a accédé à la notoriété par un effet boule de neige. Elle a dépassé ce jour le chiffre de 14 millions de vues sur cette page.
 
Cette vidéo a été relayée par des médias espagnols comme l'agence de presse Europa Press, le journal 20minutos, le site de la chaîne TV La Sexta, et par des médias latino-américains comme le site d'information en ligne Terra.
Sans compter les sites des deux tabloïds anglais les plus lus, The Sun et The Daily Mail.
Et en France, elle a donc été relayée par la page Facebook de Pause Cafein, site visant, comme Salvador Raya, à faire le buzz, où elle a dépassé ce jour les 4 millions de vues.
 
Mais quelle est son origine exacte ?
 
Sa mise en ligne sur Dailymotion, également le 6 mai, par le fil de divertissement Tout-Bon, précise :
« Samedi 31 octobre 2015 au Mexique, des étudiants de l’Institut de technologie et d'études supérieures de Monterrey (ITESM) ont voulu prouver qu'un taureau lâché dans une arène ne cherchait pas à attaquer, mais qu'il était attiré par le mouvement (personne ou cape). Pour l'expérience, un jeune taureau a été lâché au milieu de 40 étudiants alignés et immobiles. Le taureau va passer entre les personnes sans les attaquer. L'animal va courir dans l'arène cherchant à s'échapper. »
 
Elle a effectivement été tournée le 31 octobre 2015 au Domaine Des Bois, à Apocada, près de la ville de Monterrey, dans l'État mexicain du Nouveau León.
Ce domaine est la propriété de Ricardo Torres Martínez, qui a exercé des fonctions scolaires, universitaires, et pédagogiques, tout en étant un fervent promoteur de la corrida.
Les jeunes qu'on voit sont des étudiants du Tecnológico de Monterrey (l'ITESM, Instituto Tecnológico y de Estudios Superiores de Monterrey), une université privée parmi les plus réputées d'Amérique latine.
Ils suivent des cours de tauromachie théorique et pratique (« Tauromaquia : el arte del toreo ») dispensés dans le cadre de cet établissement (l'influence de la faction tauromachique est manifestement redoutable dans cette ville).
L' « enseignant » qui les encadre est Sotero Arizpe, l'un des deux présidents de corrida nommés par la ville à la Plaza Monumental, les arènes de la ville de Monterrey, un des hauts lieux de la tauromachie mexicaine.
 
Sotero Arizpe, l'arroseur arrosé (2012)
Sotero Arizpe, l'arroseur arrosé (2012)
 
Il est également directeur de l'école taurine municipale de Monterrey, sise aux arènes, qui accueille depuis 2010 des enfants de 8 à 15 ans. Un site taurin vantait fin 2011 cette école, et rapportait les propos de Juan Padilla, un enfant de 12 ans : « après 2 ans ans cette école, je me sens sûr de moi et prêt pour tuer un veau » Il continue depuis sa carrière comme novillero.
On peut voir une séquence sur cette école en juin 2012 dans l'émission « Soie, Sang et Soleil » de la Radio Televisión Nuevo León, le média audio-visuel du gouvernement de l'État du Nouveau León. Le journaliste taurin qui intervient est Gerardo Vázquez, copain de Sotero Arizpe.
 
L'exercice consistant à rester immobile est appelé « la passe de Tancredo », en référence à un toréador du début du XXe siècle qui gagnait sa vie en se tenant immobile sur un piédestal au milieu de l'arène.
 
 
En 2008, une vidéo similaire avait déjà été tournée au même Domaine des Bois.
 
On trouve mention de cette prestation dans l'édition du 3 novembre 2015 d'El Horizonte, quotidien gratuit régiomontain aux ordres de la camarilla taurine. Il y est clairement écrit que cet événement visait « l'objectif d'infuser la culture taurine aux jeunes qui pourraient se convertir en nouveaux aficionados. »
Dans l'édition du 10 novembre, El Horizonte précise que l'expérience « consiste à démontrer que le taureau charge le mouvement… et non la personne ou la couleur », et se réjouit du succès « viral » de la vidéo sur la toile.
Ces articles étaient bien sûr mentionnés dans le Monitoreo Tec, la revue de presse quotidienne de l'ITESM, le 3 novembre puis le 10 novembre.
 
C'est en janvier 2016 que Sotero Arizpe, le professeur de boucherie vivante, publie la vidéo sur son compte Youtube puis son compte Facebook.
Il remercie Taurichairos et Gerardo Vázquez pour avoir boosté les vues.
Nous avons mentionné le journaliste taurin Gerardo Vázquez plus haut.
Quant à « Taurichairos », il s'agit d'une page Facebook dont la fonction cardinale est de s'en prendre aux antitaurins mexicains. On voit que l'esprit pédagogique de Sotero Arizpe vole très haut…
 
En tout cas rendons hommage à l'arroseur arrosé, remercions ce noble enseignant de s'être planté une aussi belle banderille dans le pied : la nouvelle mise en ligne vidéo de son expérience a donc dépassé en une à deux semaines les 14 millions de vues dans la sphère hispanophone et les 4 millions de vues dans la sphère francophone, à la grande satisfaction des opposants à la corrida.
Les addicts à la corrida s'empresseront de répondre que le bovin filmé n'est qu'un veau, et qu'un taureau c'est autre chose.
Justement, un taureau ce n'est pas autre chose. Si l'enseignant a choisi de faire courir un veau, c'est avant tout pour ne pas trop faire peur aux étudiants, et parce que le risque d'accident n'est jamais nul même en restant immobile.
Ainsi, dans une corrida, le toréador bouge très peu et fait virevolter sa cape.
Et de temps en temps, il s'arrête pour prendre des poses, une fois que le taureau est un peu fatigué. Ce n'est jamais à ces moments qu'il peut lui arriver de se faire encorner.
C'est soit en voulant trop en faire lors des passes de cape, soit lors du planter de banderilles, soit lors de l'estocade.
Mais il faut bien que ça puisse arriver, même si c'est fort rare. Car c'est évidemment aussi pour ça que vient le public. Et ce n'est pas par hasard que les sites tauromachiques sont les premiers à se repaître des cornadas.

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